Origine et histoire de l'enceinte Allemande
L’enceinte allemande de Strasbourg fut construite entre 1872 et 1884 après l’annexion de l’Alsace par l’Empire allemand en 1871, dans le cadre d’un vaste projet d’extension urbaine et de militarisation. Strasbourg, devenue capitale du Reichsland Elsass-Lothringen, fut dotée d’une ceinture fortifiée discontinue de 14 forts détachés (situés à 8-9 km du centre) et d’une enceinte urbaine continue de 11 km, conçue selon les principes de la fortification polygonale « néo-prussienne ». Ce rempart, haut de 12 mètres et large de 40 mètres à sa base, intégrait des casernes, des magasins à poudre et des caponnières cuirassées, le tout précédé d’un fossé inondable et d’un glacis de 500 mètres inconstructible. L’objectif était double : protéger la ville des tirs français et affirmer la domination allemande par une architecture monumentalisée, mêlant utilité militaire et symbolisme impérial.
La conception de l’enceinte reflétait les avancées technologiques de l’époque, avec des cuirassements en fer laminé (fabriqués en Angleterre) et des fossés en eau pour contrer l’artillerie moderne. Cependant, son efficacité fut rapidement remise en question par l’évolution des obus explosifs après 1885, nécessitant des renforcements en béton. Pendant la Première Guerre mondiale, Strasbourg, éloignée du front, servit de base logistique et hospitalière, tandis que ses forts, vidés de leur artillerie, devinrent des camps de prisonniers. Après 1918, l’enceinte fut déclassée (lois de 1922 et 1927) et partiellement démolie pour libérer des espaces urbains, ne laissant que quelques vestiges classés, comme les bastions 11, 14-17 ou la Kriegstor (porte de guerre).
L’enceinte s’inscrivait dans un réseau défensif plus large incluant la Feste Kaiser Wilhelm II à Mutzig (20 km à l’ouest), conçue pour barrer la plaine d’Alsace. Son tracé suivait les cours d’eau (Ill, Aar, canal de la Marne-au-Rhin) et intégrait des portes monumentales stylisées en « néo-roman », comme la porte de Schiltigheim ou celle de Kehl. Ces aménagements reflétaient la volonté allemande de germaniser l’espace urbain, tout en répondant à des impératifs stratégiques : contrôler les axes ferroviaires et fluviaux, et maintenir une garnison permanente (15 000 hommes en 1914).
Le dérasement progressif de l’enceinte (1919-1939) permit l’expansion de Strasbourg, avec la création de boulevards (comme les actuels boulevards de la Victoire ou Wilson) et de quartiers résidentiels sur d’anciennes zones militaires. Les derniers vestiges, comme le bastion no 14 (aujourd’hui atelier d’artistes) ou les murs de l’hôpital militaire (quais Pasteur), témoignent de cette période où Strasbourg fut une Festung (place forte) modèle du IIe Reich. Son héritage urbanistique reste visible dans la « ceinture verte » (ancien glacis) et les axes radiaux convergeant vers les anciennes portes.
Architecturalement, l’enceinte combinait innovation technique (cuirasses en acier, systèmes d’inondation) et esthétique historiciste, avec des portes inspirées des châteaux médiévaux rhénans. Les matériaux locaux (grès des Vosges, briques) étaient privilégiés, tandis que les fossés servaient aussi de voies navigables pour le commerce. Malgré son obsolescence militaire dès les années 1900, elle joua un rôle clé dans la transformation de Strasbourg en métropole régionale, marquant durablement son paysage et son identité, entre héritage français et empreinte allemande.
Aujourd’hui, les rares éléments conservés (comme la caponnière du bastion 17 ou les murs de l’hôpital) sont protégés au titre des monuments historiques depuis 2009 et 2012. Ils rappellent une époque où Strasbourg, ville-frontière disputée, fut un laboratoire d’urbanisme militaire, où se croisèrent enjeux stratégiques, ambitions impériales et mutations sociales. L’enceinte illustre ainsi la dualité de la ville, à la fois carrefour européen et symbole des tensions franco-allemandes du XIXe au XXe siècle.